mercredi 17 novembre 2010

9 - Vallée de la Colca

Sitôt le bus démarré, un olibrius se met à haranguer les passagers. Il vante sa méthode de PNL disponible sur DVD. Il y met de l`entrain et finit par fourguer 5 ou 6 de ses méthodes à des paysans analphabètes prêts à croire qu`ils vont devenir gouverneur de province en 5 leçons d`une heure... L`exploitation de la misère se fait sous toutes les latitudes.
Une fois son bizness fait, il repart sur une diatribe articulée autour de la fédération des états sud-américains afin de faire jeu égal avec l`europe et les usa.
Et à la fin de son laïus de plus d`une heure, il conclue par "grâce à ma méthode vous parviendrez à apprendre comment créer le monde de demain", et hop il en fourgue 3 ou 4 de plus avant de descendre.
Le bus file sur la motorway, avalant les km au milieu de la pampa recouverte d`une herbe rase et parsemée d`ajoncs.
Au bout de 3h à ce rythme, on bifurque pour les 3 dernières heures de voyage. Là, ça devient du sérieux: on se grimpe les Andes non pas sur une route, mais sur une piste. Le car occupe toute la chaussée, les pneus à moins de 5 cm du précipice. Il grimpe cahin-caha, faisant une halte tous les 2 km afin de faire monter une kyrielle de paysannes entortillées dans leurs jupes brodées et ponchos multicolores, coiffées d`un chapeau minutieusement brodé et enguirlandé. Les hommes ont plus sobrement un immense chapeau de gaucho. Les paysannes sont toutes chargées d´un ballot énorme accroché par dessus les épaules et qui ne les quitte jamais, y compris pour s´asseoir dans le bus au prix de contorsions.
Dehors, les montagnes sont fracturées de précipices à pics de plus de 1000m de profond. Celui du Colca où nous progressons, est le plus profond au monde. Comme nous sommes en haut de la falaise, ça fait drôle de rouler à quelques mm de ce précipice vertigineux.
Dans les étendues herbeuses, des lamas broutent en regardant passer les bus.




 Sitôt arrivés à Cabanaconde, on part à pied sur un promontoire admirer le fabuleux paysage.
Au moment d´approcher le bord de la falaise, un gigantesque condor, surgit du fond de la vallée, monte en tournoyant et passe au dessus de nos têtes, les ailes déployées, majestueux.
Nous sommes au point culminant du canyon, dans la zone où vivent les derniers spécimens de ces rapaces. J´avise un bosquet à quelques encablures et décide d´y aller.
Pour ce faire, on coupe à travers champs: en fait ce sont des terrasses superposées où poussent maïs, pois chiches et oignons. A vue d´œil, c´est simple de suivre les murets ceignant les terrasses. En réalité ça s´avère assez compliqué: les murets sont couverts de cactus pour empêcher les bestiaux de venir brouter les plans; d´autre part, d´une terrasse à l´autre il y a parfois 2m de dénivelé à pic. Va escalader!
Plus nous progressons, plus le mal des montagnes se fait sentir pour Sylvie; tant et si bien qu´elle abandonne et rentre se mettre au frais.
Pour ma part, l´altitude me booste. Je caracole sur les rochers et décide d´aller au pied du canyon. Aisément pour descendre, plus ardu pour remonter, d´autant qu´il me faut impérativement être rentré avant la nuit qui tombe en 5´à 18h pile. Trek en solitaire sur les sentiers muletiers à flanc de falaise, points de vue sur les montagnes et les gorges, seule la brise et le chant des oiseaux viennent troubler le silence. Que c´est beau et bon d´être dans ce canyon si loin de toute la technologie. L´heure à tourné et Sylvie, inquiète, est partie à ma recherche. Evidemment, dans ce chaos de rochers, impossible de me retrouver. Tout finit bien et on se rejoint juste à la nuit tombante dans la pension de Roberto.
Sylvie va mieux grâce à 2g d´aspirine. Petit repas à base de steak d´alpaga. C`est bon, mais c´est dur cette viande. Le tout accompagné de riz, frites et tomates en salade. Toujours galvanisé par l´euphorie des hauteurs, je m´imagine allant au pied du Misti tout prêt, détourner la source de l´amazone et transformer ainsi toute l´Amazonie en désert. Je suis mort de rire à la pensée des Yanomanis claquettant leurs plateaux à dos de chameau! L´ivresse des montagnes à l´air aussi puissante que de la beuh! Fin du 1/4h de délire, retour à la pension.








 Aujourd´hui, c´est journée calmos. Calmos, ca ne veut pas dire "rien faire", ça signifie juste qu´on va réduire l´allure. On part donc escalader un pic au dessus du canyon. Chemin aux marches taillées dans le roc, encaissé entre de hauts murs faits de pierres posées les unes sur les autres. On monte, chacun à son allure, jusqu´au sommet.






 Tout en haut, à 3800m, des paysans sont dans leurs champs à sarcler le maïs. On se pose sur un recoin de la falaise, Sylvie s´endort sur un bout d´herbe, moi je m´installe sur une pierre face au vide (assez curieusement je ne ressens pas le vertige qui, d´habitude, me saisit en montant sur une chaise... va comprendre)
On va rester ainsi 3 bonnes heures. Je suis perdu dans mes pensées, subjugué par ce décor de titan. Vers les 16h on se rentre doucement, non sans constater que le soleil à 3800m nous a donné le teint brique bien cuite.











 En chemin on tombe sur 2 mamitas hors d´âge, fringuées en tenue traditionnelle. L´une se prend d´affection pour Sylvie et elles vont cahin-caha se tenant par la main. L´autre me fait juste remarquer que "la mujer es muy communicantes". Psychologue la mamy!
Communicante, sans doute, mais le dialogue est assez cocasse: Sylvie tente, pas trop mal, de faire des phrases sur tout et rien, et la réponse invariable de la paysanne, sourde comme un pot, est " si, es Leonor".
Enfin on a du se faire nos 7 bornes à travers la montagne et c´est une prouesses pour Sylvie (à l´arrivée hop 2 aspirines pour vaincre son mal des montagnes)



 Petit repos sur la place du pueblo en dégustant un coca bien frais. Le jour tire à sa fin, la température chute de 1 degré à la minute, on se rentre au chaud.
En veillée on fait plus ample connaissance avec un trio de jeunes français installés dans le village et faisant les guides pour touristes. Bien entendu on arrose ça au pisco (eau de vie) et à la bière brune.
Aurore va nous envoyer un mail détaillant le parcours d´accès à Machu Pichu hors des circuits classiques et hors de prix.
Matthieu nous file quelques indications fort précieuses sur la journée de demain, et notamment question transports.
Quant à Pierre il est anti-sarkozy à donf, ce qui suffit à le rendre sympa.




 Au matin, la journée commence tôt: à 6h on a rencart avec Matthieu sur la place du village. L´objectif est de convaincre les villageoises de nous emmener au sommet du Cruz des Condor en camion. D’autres routards se sont joints à nous: les 2 clients de Matthieu bien sûr, un gus de Morestel, 2 canadiens et 3 israéliens. 
Un flic vient vérifier nos visa touristiques: ceux des israéliens sont des contre-façons. Le gabelou est sympa, il ne leur fait pas payer d´amende, mais il veut savoir qui leur a vendu ces faux. On entame une conférence à 4 en 3 langues: le douanier s´adresse à Matthieu, qui me le traduit en français et que je traduis en anglais pour les israéliens (et chemin inverse pour la réponse)
Ils indiquent avoir acheté leurs visas dans une boutique à coté de la cathédrale d´Arequipa.
Le camion s´amène: une flopée de péruviennes chamarrées grimpent dans la benne avec des ballots gros comme des baleines; ce sont les artisanats qu´elles vont vendre aux touristes affluant au col. Elles demandent 3 soles par personne (ce qui est exorbitant), les 3 israéliens rouspètent que ça devrait être 1 . La discussion se termine lorsque la leader de la benne ferme le vantail et gueule "vamos" au chauffeur... Matthieu se précipite pour faire le médiateur et se porte garant que tout le monde paiera. Les engagements pris ne concernent que ceux qui y croient.... et nos 3 hébreux refuseront de payer les 3 soles une fois arrivés. Matthieu est vert de rage, il a donné sa parole et lui il vit ici et tient à y rester. Palabres et conciliabules feront entendre raison aux 3 radins. Avec le recul de cet incident, on imagine mieux comment ils ont pu avoir accès à des faux visas....
Le vantail se réouvre, on se hisse dans la benne et c´est parti pour une heure de piste à plus de 4000m, brinqueballés dans la benne d´un camion de travaux publiques.

 On arrive les premiers au col, on va pouvoir s`installer au mieux pour guetter les condors.
2h d´attente, immobiles, en plein soleil bien sûr, pour enfin voir s´élever les majestueux rapaces. Il n´en reste que 200 couples dans toutes les Andes, et 20 nichent dans cette vallée où les villageois les alimentent en charognes dont ils sont friands.
La matinée s´avance, les bus de touristes arrivent, les condors regagnent leurs repaires jusqu´à ce soir.
Voir ces immenses oiseaux planer dans le plus profond canyon au monde, est une expérience unique qui valait bien tous ces efforts.










 On attrape le bus de 10h qui nous ramène dans la pampa. Bien entendu il est complet, on va se taper debout les 3h de pistes à 5000m d´altitude.
En début d`aprème on fait halte à Chivay pour aller se baigner dans les sources d´eau chaude. L´eau sulfureuse sort à 80 deg et une fois mélangée à celle de la rivière glaciaire, on obtient des bains à 35deg. Les incas avaient, en leur temps, déjà construit des thermes à cet endroit.
On se prélasse dans l´eau chaude à qui mieux mieux.




A 16h pétantes on file à la station de bus pour dénicher une place en direction de la route de Puno. Le projet est de se faire arrêter à l´intersection de Pampa Canahuas pour sauter dans un bus faisant la route vers le lac Titicaca et ainsi éviter de rentrer à Arequipa pour repartir dans l´autre sens (économie de 4h de trajet!)

Ca commence mal: y´a plus de place. On discute, le préposé nous accepte en place debout pour moitié prix. Ok man, on y va pour 2h de trajet arrimés aux barres du plafond. A la fameuse intersection, on descend sans bien savoir quand on va être ramassés en pleine nuit dans la pampa. C´est jour de chance: un bus arrive 2mn après et non seulement s´arrête, mais a de la place assise! Heureusement, y´en a pour 4h de trajet!
On s´emmitoufle pour passer au chaud les 4h de trajet et vas y, c´est parti pour Puno et le lac Titicaca. A environ 20km de l´arrivée, à 22h, en pleine montagne à 4000m et 5 deg, grève des travailleurs.... et là ils plaisantent pas pour faire grève: route coupée, toute voiture qui tente de forcer le barrage se fait caillasser avec des pavés de 5kg minimum....  Personne ne s´aventure à forcer le barrage, et donc on se retrouve à 150 personnes avec leurs bardas, claquant des dents au bord de la route.
Chaque fois qu´une voiture passe, elle charge le maximum de passagers et plonge vers la vallée à travers les chemins muletiers.
Vu d´en haut, un ruban de points jaunes et rouges cahotent et zigzaguent le long de la pente caillouteuse. Notre ramassage se fera dans les derniers: 9 personnes avec tous des bagages au moins équivalents à nos sacs à dos s´entassent dans un break. Chargée ainsi, la voiture racle le sol et patine dans les ornières. Par ailleurs c´est un vrai labyrinthe ces pistes à bergers. A chaque fondrière, faut colmater avec des amas de pierrailles pour poursuivre.
On va mettre 4h pour faire ces 20 derniers km et une fois arrivés à la ville, le chauffeur n´étant pas du coin, galère pour nous amener à notre point de chute.
Comble de mal chance, nos deux adresses d´hébergement sont périmées. On se fait déposer au centre ville, dans un lieu éclairé. Il est 2h du matin, il gèle, on est paumés, on est debout depuis 5h et on a rien mangé depuis le petit dej...La tension est au point de rupture, les noms d´oiseaux fusent, ca va péter....
Un taxi local vient à notre secours. On lui indique notre dernière adresse d´hébergement, 5mn après il nous y a déposé. On file droit au lit sans demander notre reste.....
Miracle, ça fait 4 jours que je dors 3h par nuit, boosté par l´altitude, et bien là je vais me faire 6h non stop.



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